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Cette
chronique commence mal. Plutôt bien, en fait, mais mal quand même.
Je m’explique.
Ce soir, la Cinquième chaîne diffusait un portrait de Patrick
Modiano réalisé par Bernard Pivot. Lire en fête
ou pas, impensable de louper l’événement. Modiano,
auteur culte : comment mieux que lui mêler rêve et réalité,
décors et personnages, passé et présent ? Comment
mieux faire sentir la vérité d’un simple numéro
de téléphone, le poids d’un nom propre glané
au hasard d’un vieux programme de théâtre, le mystère
d’une photo à la légende illisible ? Modiano, ce
sont les mots devenus chair, le bizarre sorti du plus banal, l’existentiel
arraché à l’événementiel. Modiano,
d’une certaine façon, à côté de Duras
et de quelques autres, c’est celui auquel tout écrivain
voudrait pouvoir ressembler.
Donc je regarde, je savoure, je me délecte de cette heure télévisuelle,
rare entre toutes. Modiano déambulant à travers Paris,
évoquant ses parents, ses rencontres de jeunesse, la genèse
de ses livres, ou bien, hagard et soucieux, assis devant sa bibliothèque,
dans un hall de palace, dans une rame de métro aérien
plongeant bientôt sous terre… Belle entrée en matière
pour une soirée et une journée consacrées aux livres
et à la lecture, pensai-je.
Je ne croyais pas si bien dire. Le reste de ma soirée est modianesque
en diable. Je sors vers dix heures pour rejoindre le lieu dit Pol’n,
dont je ne sais rien sinon qu’on y écrit ferme depuis des
jours déjà, et qu’il se situe rue des Olivettes,
pas très loin de chez moi si j’en crois le secours de «
Mappy » consulté à la hâte sur mon ordinateur.
Encore tout embrumé de Modiano et de sa parole que j’ai
trouvée moins tâtonnante que jadis, comme si avec l’âge
lui venait une sorte d’aisance imprévue et jubilatoire,
je déambule à mon tour, non point sur les rives de la
Seine, mais vers les Cinquante Otages, les marches de l’île
Feydeau, le grand hôpital qui occupe tout un pan du centre ville
et paraît une cité au cœur de la cité. La rue
des Olivettes est proche, je le sens ; plus près encore que je
ne le pense. Pourtant je ne la trouve pas. Ce que je pensais perpendiculaire
est en fait parallèle, grave leçon de vie que la géométrie
dans l’espace, comme on disait au temps de la jeunesse de Modiano
et donc de la mienne, m’apprend ce soir. Car rien de plus trompeur
qu’une perpendiculaire devenue parallèle, je vous le jure.
On y perd tout, son latin, ses lettres, son énergie. De temps
à autre la nuit est traversée de cris las : l’enthousiasme
des supporters de l’équipe de France de rugby se décompose
peu à peu face aux écrans géants qui retransmettent
un match fastidieux et brouillon. Et pendant ce temps, pas loin, la
rue des Olivettes continue de me narguer de son nom simplet mais nimbé
de mystère. Modiano en aurait fait un livre entier, avec par
exemple un personnage enquêtant sur une jeune fille perdue de
vue depuis l’enfance et mystérieusement croisée
devant une boutique, qui, bien que tenue par un marchand de couleurs,
eût été obscure. Mais je ne suis ni Modiano, ni
un de ses personnages.
Je finis donc par jeter l’éponge.
Une heure plus tard je rentre chez moi, piteux, vaguement coupable de
n’avoir ni trouvé la rue des Olivettes ni déchiffré
le mystère que cache ce simple mot, Pol’n, dont
je découvrirai de surcroît le lendemain matin que je le
prononce mal, m’obstinant à dire « Poln »,
et n’y comprenant rien. Comme s’il ne suffisait pas qu’une
perpendiculaire m’ait abusé dans la nuit nantaise, voilà
qu’une apostrophe m’égare à nouveau.
Demain devrait être plus tranquille. L’île Versailles,
au moins, je connais.
Samedi 21 octobre, 10 heures.
Froid piquant. Grand soleil. Rues quasi vides. Quelques
joggers passent, un tramway, des cyclistes. Miracle de cette ville qui,
en plein dans son siècle, a su conserver quelque chose du parfum
des temps évanouis, une douceur de vivre, une lenteur des choses.
C’est la fête ; lire en fête, marcher en
fête.
L’île Versailles n’est pas sans me rappeler, en vaste,
la parcelle japonaise des jardins Albert Kahn, à Boulogne, en
bordure de Seine, lieu artificiel, raffiné, si près de
la ville et pourtant si loin, un endroit où l’on se sent
à la fois ailleurs et soi-même, tant il est vrai que toujours
« Je » est un autre, ou se tient en un autre endroit que
celui où chacun nous croise. L’idée d’ancrer
(d’encrer ?) Lire en fête dans un tel endroit est sympathique.
Le Japon mêle exotisme, raffinement, et familiarité. Voilà
de quoi rassurer les apprentis écrivains !
Je salue l’équipe de Coq-à-l’âne,
Martine, Madeleine, toutes deux alertes, prêtes à faire
écrire. La ville des livres est ville de toile, doublant les
frêles maisons japonaises qui parsèment le site. Voici
maintenant une marchande de crêpes, puis l’association O’librius,
celle-là même qui œuvre au lieu Pol’n.
Mon anecdote de la veille au soir, rue des Olivettes, ou plutôt
pas du tout rue des Olivettes, fait son effet. Plus loin, une longue
rangée de bouquinistes. On y trouve tout, le meilleur comme le
pire ; les écrits critiques de Michel Butor en quatre tomes,
Modiano — toujours lui —, aussi bien que… pas de nom,
inutile. Les prix sont étonnamment bas. Explication : ici n’ont
droit de cité que les associations et les particuliers. Des paroles
s’échangent, libres, décontractées, sympathiques.
Derrière son stand, une dame me confie : « Si c’est
pour une association, je ne vends pas, je donne. » Beaucoup de
monde près des stands. Je tente de comprendre la logique de certains
prix, d’y déceler une sorte de cote des écrivains.
Celle-ci ne me semble pas trop mal fixée. Exemples : François
Nourissier est proposé à 0,50 euros, mais Patrick Poivre
d’Arvor à 0,20 euros, tandis que Freud vaut dix fois plus,
2 euros. Sirènes de la rentrée littéraire obligent
: le premier roman d’Olivier Adam, Je vais bien, ne t’en
fais pas, paru au Dilettante, crève tous les plafonds :
5 euros. Vaudra-t-il autant dans dix ans ? Qui peut le dire ?
Sous une autre tente, un homme de haute taille désigne des livres
exposés en une manière de buffet littéraire. Approchez,
messieurs dames, que du premier choix : Supervielle, Paulhan, Char,
Giono, Hardelet… Vend-il, cet homme ? Non. Il lit. Comédien,
animateur de la troupe « Quelques-uns », Jean-Louis Cousseau
met sa voix chaude, son humour froid et sa passion tropicale au service
des textes que le chaland choisit d’entendre. De Paul Fournel,
il nous fait découvrir un texte admirable sur Anquetil, «
Le Crack » ; puis, de Thomas Bernhard, quelques lignes d’une
sècheresse terrible mais humaine, extraits d’un livre dont
j’ignore tout au point que le titre m’en a échappé.
J’ouvre Les Amis inconnus au hasard, lequel fait bien
les choses puisqu’il dévoile sous nos yeux « L’Allée
», superbe poème onirique. Supervielle, à la fois
enfant doué et géant débonnaire de notre poésie.
Le jeu se poursuit. Jean-Louis ouvre un livre, se met à le lire,
les passants s’arrêtent. La magie opère. Je ne sais
rien de plus beau que de découvrir un texte grâce à
un lecteur de talent.
15 heures.
Sur l’île Versailles, c’est maintenant l’affluence.
Jeunes et vieux, hommes et femmes, parents à poussettes, adolescents
à portables, jeunes couples à étreintes : l’humanité,
vous dis-je. Une sorte de hâte tranquille s’est emparée
du stand de Coq-à-l’âne. On y écrit,
Madeleine écoute et affiche, Martine parle et convainc, des gens
lisent au micro leur texte, d’autres noircissent des pages de
poèmes en prose et acrostiches divers. Un titre ancien, vingt,
vingt-cinq ans, d’un des premiers livres consacrés aux
jeux d’écriture, me revient en mémoire : Petite
Fabrique de littérature. Nous y voilà.
Toujours beaucoup de monde auprès des stands où l’on
achète des livres. Mais de plus en plus d’apprentis écrivains
à Coq-à-l’âne. L’ambiance y est parfaite
: les gens ne s’y prennent pas au sérieux, mais ils savent
qu’écrire l’est, sérieux. Cela se perçoit
à l’un de ces mille riens qui disent tout : un sourire
ou un sourcil froncé, des mots qu’on lit sur les lèvres,
un dernier regard jeté sur la feuille.
17 heures.
Les assassins, dit la légende, reviennent toujours
sur le lieu de leur crime. Les écrivains reviennent-ils aux endroits
de leurs anciennes errances ? Bien sûr. Sans elles, pas d’écriture,
qui n’est que manière de tourner en rond en cherchant l’issue.
La nuit doit porter conseil, puisque je trouve sans peine la rue des
Olivettes. Et le centre Pol’n, vaste hangar à
la fois blanc et coloré aux allures un peu basquaises, maison
des associations et lieu de rencontre. Une dame m’accueille, épuisée
: elle a écrit toute la nuit, et s’apprête à
remettre ça après deux heures de sommeil. Je pénètre
dans l’atrium. Effet garanti : Ulysse et L’Odyssée.
Une grande barque avec voile et rames, des bustes, des livres. Écrire
dans un décor, le rêve ; se réfugier dans son monde
intérieur au milieu d’un théâtre, au milieu
des autres. Ici, un lieu pour écrire, fauteuils, tables, là
un autre pour lire. « On dort où ? » La réponse
fuse, un peu scandalisée : « On ne dort pas ! » C’est
la Grèce, donc le marathon : ici les amis d’O’librius
lisent et écrivent depuis une semaine ! Vous le croyez ? «
7 jours et 7 nuits autour de l’Odyssée et des mythes grecs
», lance fièrement le programme, qui ajoute : « O’Librius
défie les dieux. » Vous l’avez compris, ces gens-là
symbolisent la quintessence de la pensée grecque telle que l’a
définie Nietzsche : une sagesse aussi bien apollinienne que dionysiaque.
19 heures.
Lire en fête glisse doucement vers la
nuit. J’hésite à faire un dernier tour sur l’île
Versailles. Qu’y verrai-je ? Beaucoup de choses tristes, de celles
qui finissent au crépuscule. Des stands qu’on démonte,
des livres qu’on range, des feuilles qu’on dépunaise,
des panneaux qu’on replie. Jean-Louis refermera ses valises sur
la trentaine de chefs d’œuvre avant de les emporter ailleurs,
à travers la France, Madeleine m’enverra un sourire, Martine
me rappellera qu’elle attend ma chronique.
La voici, Martine ; je la relis et te l’envoie. Si tu veux, accroche-la
dans le local. Mais surtout, n’oublie pas les textes de tous ces
écrivains d’un jour, de toujours, dont le marathon a bien
belle allure. Au-delà du local, n’oublie pas le global.
Bruno Tessarech
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