Lire en fête

Libre chronique

Vendredi 20 octobre 22 heures


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 

 

 

Cette chronique commence mal. Plutôt bien, en fait, mais mal quand même. Je m’explique.
Ce soir, la Cinquième chaîne diffusait un portrait de Patrick Modiano réalisé par Bernard Pivot. Lire en fête ou pas, impensable de louper l’événement. Modiano, auteur culte : comment mieux que lui mêler rêve et réalité, décors et personnages, passé et présent ? Comment mieux faire sentir la vérité d’un simple numéro de téléphone, le poids d’un nom propre glané au hasard d’un vieux programme de théâtre, le mystère d’une photo à la légende illisible ? Modiano, ce sont les mots devenus chair, le bizarre sorti du plus banal, l’existentiel arraché à l’événementiel. Modiano, d’une certaine façon, à côté de Duras et de quelques autres, c’est celui auquel tout écrivain voudrait pouvoir ressembler.
Donc je regarde, je savoure, je me délecte de cette heure télévisuelle, rare entre toutes. Modiano déambulant à travers Paris, évoquant ses parents, ses rencontres de jeunesse, la genèse de ses livres, ou bien, hagard et soucieux, assis devant sa bibliothèque, dans un hall de palace, dans une rame de métro aérien plongeant bientôt sous terre… Belle entrée en matière pour une soirée et une journée consacrées aux livres et à la lecture, pensai-je.
Je ne croyais pas si bien dire. Le reste de ma soirée est modianesque en diable. Je sors vers dix heures pour rejoindre le lieu dit Pol’n, dont je ne sais rien sinon qu’on y écrit ferme depuis des jours déjà, et qu’il se situe rue des Olivettes, pas très loin de chez moi si j’en crois le secours de « Mappy » consulté à la hâte sur mon ordinateur.
Encore tout embrumé de Modiano et de sa parole que j’ai trouvée moins tâtonnante que jadis, comme si avec l’âge lui venait une sorte d’aisance imprévue et jubilatoire, je déambule à mon tour, non point sur les rives de la Seine, mais vers les Cinquante Otages, les marches de l’île Feydeau, le grand hôpital qui occupe tout un pan du centre ville et paraît une cité au cœur de la cité. La rue des Olivettes est proche, je le sens ; plus près encore que je ne le pense. Pourtant je ne la trouve pas. Ce que je pensais perpendiculaire est en fait parallèle, grave leçon de vie que la géométrie dans l’espace, comme on disait au temps de la jeunesse de Modiano et donc de la mienne, m’apprend ce soir. Car rien de plus trompeur qu’une perpendiculaire devenue parallèle, je vous le jure. On y perd tout, son latin, ses lettres, son énergie. De temps à autre la nuit est traversée de cris las : l’enthousiasme des supporters de l’équipe de France de rugby se décompose peu à peu face aux écrans géants qui retransmettent un match fastidieux et brouillon. Et pendant ce temps, pas loin, la rue des Olivettes continue de me narguer de son nom simplet mais nimbé de mystère. Modiano en aurait fait un livre entier, avec par exemple un personnage enquêtant sur une jeune fille perdue de vue depuis l’enfance et mystérieusement croisée devant une boutique, qui, bien que tenue par un marchand de couleurs, eût été obscure. Mais je ne suis ni Modiano, ni un de ses personnages.
Je finis donc par jeter l’éponge.
Une heure plus tard je rentre chez moi, piteux, vaguement coupable de n’avoir ni trouvé la rue des Olivettes ni déchiffré le mystère que cache ce simple mot, Pol’n, dont je découvrirai de surcroît le lendemain matin que je le prononce mal, m’obstinant à dire « Poln », et n’y comprenant rien. Comme s’il ne suffisait pas qu’une perpendiculaire m’ait abusé dans la nuit nantaise, voilà qu’une apostrophe m’égare à nouveau.
Demain devrait être plus tranquille. L’île Versailles, au moins, je connais.

Samedi 21 octobre, 10 heures.

Froid piquant. Grand soleil. Rues quasi vides. Quelques joggers passent, un tramway, des cyclistes. Miracle de cette ville qui, en plein dans son siècle, a su conserver quelque chose du parfum des temps évanouis, une douceur de vivre, une lenteur des choses. C’est la fête ; lire en fête, marcher en fête.
L’île Versailles n’est pas sans me rappeler, en vaste, la parcelle japonaise des jardins Albert Kahn, à Boulogne, en bordure de Seine, lieu artificiel, raffiné, si près de la ville et pourtant si loin, un endroit où l’on se sent à la fois ailleurs et soi-même, tant il est vrai que toujours « Je » est un autre, ou se tient en un autre endroit que celui où chacun nous croise. L’idée d’ancrer (d’encrer ?) Lire en fête dans un tel endroit est sympathique. Le Japon mêle exotisme, raffinement, et familiarité. Voilà de quoi rassurer les apprentis écrivains !
Je salue l’équipe de Coq-à-l’âne, Martine, Madeleine, toutes deux alertes, prêtes à faire écrire. La ville des livres est ville de toile, doublant les frêles maisons japonaises qui parsèment le site. Voici maintenant une marchande de crêpes, puis l’association O’librius, celle-là même qui œuvre au lieu Pol’n. Mon anecdote de la veille au soir, rue des Olivettes, ou plutôt pas du tout rue des Olivettes, fait son effet. Plus loin, une longue rangée de bouquinistes. On y trouve tout, le meilleur comme le pire ; les écrits critiques de Michel Butor en quatre tomes, Modiano — toujours lui —, aussi bien que… pas de nom, inutile. Les prix sont étonnamment bas. Explication : ici n’ont droit de cité que les associations et les particuliers. Des paroles s’échangent, libres, décontractées, sympathiques. Derrière son stand, une dame me confie : « Si c’est pour une association, je ne vends pas, je donne. » Beaucoup de monde près des stands. Je tente de comprendre la logique de certains prix, d’y déceler une sorte de cote des écrivains. Celle-ci ne me semble pas trop mal fixée. Exemples : François Nourissier est proposé à 0,50 euros, mais Patrick Poivre d’Arvor à 0,20 euros, tandis que Freud vaut dix fois plus, 2 euros. Sirènes de la rentrée littéraire obligent : le premier roman d’Olivier Adam, Je vais bien, ne t’en fais pas, paru au Dilettante, crève tous les plafonds : 5 euros. Vaudra-t-il autant dans dix ans ? Qui peut le dire ?
Sous une autre tente, un homme de haute taille désigne des livres exposés en une manière de buffet littéraire. Approchez, messieurs dames, que du premier choix : Supervielle, Paulhan, Char, Giono, Hardelet… Vend-il, cet homme ? Non. Il lit. Comédien, animateur de la troupe « Quelques-uns », Jean-Louis Cousseau met sa voix chaude, son humour froid et sa passion tropicale au service des textes que le chaland choisit d’entendre. De Paul Fournel, il nous fait découvrir un texte admirable sur Anquetil, « Le Crack » ; puis, de Thomas Bernhard, quelques lignes d’une sècheresse terrible mais humaine, extraits d’un livre dont j’ignore tout au point que le titre m’en a échappé. J’ouvre Les Amis inconnus au hasard, lequel fait bien les choses puisqu’il dévoile sous nos yeux « L’Allée », superbe poème onirique. Supervielle, à la fois enfant doué et géant débonnaire de notre poésie. Le jeu se poursuit. Jean-Louis ouvre un livre, se met à le lire, les passants s’arrêtent. La magie opère. Je ne sais rien de plus beau que de découvrir un texte grâce à un lecteur de talent.


15 heures.

Sur l’île Versailles, c’est maintenant l’affluence. Jeunes et vieux, hommes et femmes, parents à poussettes, adolescents à portables, jeunes couples à étreintes : l’humanité, vous dis-je. Une sorte de hâte tranquille s’est emparée du stand de Coq-à-l’âne. On y écrit, Madeleine écoute et affiche, Martine parle et convainc, des gens lisent au micro leur texte, d’autres noircissent des pages de poèmes en prose et acrostiches divers. Un titre ancien, vingt, vingt-cinq ans, d’un des premiers livres consacrés aux jeux d’écriture, me revient en mémoire : Petite Fabrique de littérature. Nous y voilà.
Toujours beaucoup de monde auprès des stands où l’on achète des livres. Mais de plus en plus d’apprentis écrivains à Coq-à-l’âne. L’ambiance y est parfaite : les gens ne s’y prennent pas au sérieux, mais ils savent qu’écrire l’est, sérieux. Cela se perçoit à l’un de ces mille riens qui disent tout : un sourire ou un sourcil froncé, des mots qu’on lit sur les lèvres, un dernier regard jeté sur la feuille.

17 heures.

Les assassins, dit la légende, reviennent toujours sur le lieu de leur crime. Les écrivains reviennent-ils aux endroits de leurs anciennes errances ? Bien sûr. Sans elles, pas d’écriture, qui n’est que manière de tourner en rond en cherchant l’issue.
La nuit doit porter conseil, puisque je trouve sans peine la rue des Olivettes. Et le centre Pol’n, vaste hangar à la fois blanc et coloré aux allures un peu basquaises, maison des associations et lieu de rencontre. Une dame m’accueille, épuisée : elle a écrit toute la nuit, et s’apprête à remettre ça après deux heures de sommeil. Je pénètre dans l’atrium. Effet garanti : Ulysse et L’Odyssée. Une grande barque avec voile et rames, des bustes, des livres. Écrire dans un décor, le rêve ; se réfugier dans son monde intérieur au milieu d’un théâtre, au milieu des autres. Ici, un lieu pour écrire, fauteuils, tables, là un autre pour lire. « On dort où ? » La réponse fuse, un peu scandalisée : « On ne dort pas ! » C’est la Grèce, donc le marathon : ici les amis d’O’librius lisent et écrivent depuis une semaine ! Vous le croyez ? « 7 jours et 7 nuits autour de l’Odyssée et des mythes grecs », lance fièrement le programme, qui ajoute : « O’Librius défie les dieux. » Vous l’avez compris, ces gens-là symbolisent la quintessence de la pensée grecque telle que l’a définie Nietzsche : une sagesse aussi bien apollinienne que dionysiaque.

19 heures.

Lire en fête glisse doucement vers la nuit. J’hésite à faire un dernier tour sur l’île Versailles. Qu’y verrai-je ? Beaucoup de choses tristes, de celles qui finissent au crépuscule. Des stands qu’on démonte, des livres qu’on range, des feuilles qu’on dépunaise, des panneaux qu’on replie. Jean-Louis refermera ses valises sur la trentaine de chefs d’œuvre avant de les emporter ailleurs, à travers la France, Madeleine m’enverra un sourire, Martine me rappellera qu’elle attend ma chronique.
La voici, Martine ; je la relis et te l’envoie. Si tu veux, accroche-la dans le local. Mais surtout, n’oublie pas les textes de tous ces écrivains d’un jour, de toujours, dont le marathon a bien belle allure. Au-delà du local, n’oublie pas le global.


Bruno Tessarech

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